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Jeudi 19 novembre 2009 4 19 /11 /2009 16:21




Le voyageur infatigable vous le dira, au fil de ses périples il ne lui est pas rare de rencontrer des bâtisses délabrées, abandonnées au fond d’un jardin dénaturé, au beau milieu d’une campagne où elles se noient dans l’espace cultivé alentour, en bordure d’une route, sérieusement ébranlées par l’oubli, les tortures des saisons, les outrages de l’âge. Parfois il ne demeure que quelques pans de murs, un semblant de charpente, des pierres écroulées, des ouvertures saccagées. Quelquefois elles subsistent presque intactes, simplement closes à la vie, subissant seulement l’invasion d’une végétation robuste laissée à une totale liberté. Souvent ce ne sont que des ruines indécentes ou d’humbles logis relativement propres mais inertes, froids.

Puis, soudain, au détour d’une rue, en cette ville où nous avons la fâcheuse habitude de nous accoutumer à la vue des usines désaffectées, des entrepôts désertés, des immeubles dépréciés, notre regard se pose sur une maison dédaignée. Perdue au sein d’une verdure luxuriante, d’emblée, elle nous semble à nulle autre identique car la lumière se déploie sur elle avec une grâce infinie, une douceur éthérée. Imperceptiblement des reflets d’âmes chahutées dans l’au-delà, errant dans l’éternité, se projettent sur cet ancien refuge comme pour mieux l’arracher au sacrifice auquel il était voué. Des voix s’élèvent. Non point des plaintes mais des chants mélodieux presque ensorcelants, des ritournelles évoquant avant tout le bonheur qui s’est épanoui en ces lieux.

Mystérieusement la ballade nous berce puis nous bouleverse. Un homme, une femme, fredonnent leur histoire, intimement liée à leur maison. S’il y eut des heures sombres, suintant encore par les plaies toujours saillantes de ces murs, il y eut aussi des joies profondes et sincères dont la senteur exaltante se diffuse toujours au travers des feuillages abondants, des pierres lourdes qui n’ont point courbé l’échine sous le poids des années de survivance. Quelques tôles ont plié, des tuiles se sont envolées, les boiseries se sont pâties, l’œuvre s’est visiblement fanée mais le cœur résiste et palpite pareillement aux  instants les plus vibrants de leur passage.

Elle se souvient de leur rencontre. De la flamme dans ses yeux, l’ardeur dans son âme, la tendresse dans ses caresses, la passion dans son amour. Des promesses offertes et des vœux réalisés. De la force de son homme, de sa volonté et de son courage. De ses bras puissants exécutant avec obstination, dans la sueur et la souffrance, la consécration de leur triomphe. Etape après étape, au mépris de la fatigue et de la douleur, elle l’admirait concrétisant petit à petit ce qui serait le sacre de dures années de labeur, de privations et de rêves aussi. Le soleil qui cuivrait son teint, asséchait sa peau et creusait ses traits. Les perles de suée qui envahissaient son visage, dégoulinaient le long du cou et détrempaient ses cheveux et sa chemise. De son geste auguste exécuté du revers de son avant-bras afin d’assécher son front. Des grimaces compulsives engendrées par le supplice de la besogne énorme face à laquelle il se trouvait. Des expressions désespérées lorsque l’échec persistait, des insultes échappées face à tant de difficultés. De son exquis rayonnement lorsque la construction fut parfaitement achevée, de son soulagement et de sa fierté. Des années de bonheur simple et tranquille tel le quotidien d’une petite gare : des trains qui arrivent, des baisers et des rires, un séjour toujours trop court, des valises sur le quai, un timbre monocorde qui annonce le pire comme le meilleur, des départs, parfois lointains, ponctuels ou éternels. Et l’horloge impitoyable, les corps que l’on serre contre soi et ceux que l’on voit pour l’ultime fois. Les regards brillants, les yeux embués. Les éclats qui fusent et le silence qui tombe. Et cette terre simultanément source originelle de notre vie et symbole de notre dernière demeure.

Il se souvient de leur rencontre. De l’innocence dans ses yeux, la pureté dans son âme, la douceur de ses caresses, l’enchantement dans son amour. Des serments délivrés et des soutiens fournis. Du charme et de l’élégance des courbes de son aimée, de sa coquetterie naturelle et des effluves enivrantes de son parfum. De la radieuse mélodie de sa voix, du raffiné de ses mouvements et du satin de sa peau. Puis, jour après jour, la confiance inflexible qu’elle avait en lui, l’attention de chaque instant pour soulager sa peine, la protection maternelle qu’elle lui octroyait. Les chants délicieux qu’elle entonnait du matin au soir, tout en s’affairant à ses tâches domestiques. La légèreté de ses pas descendant dans le jardin pour cueillir les fruits et les légumes. Les senteurs gourmandes des plats qu’elle concoctait pour tout le foyer. Les belles chemises et les gros chandails bien chauds qu’elle réalisait, tard le soir, à la lumière d’une humble bougie. Et surtout les merveilleux enfants qu’elle a portés sans jamais se plaindre, auxquels elle a donné le jour dans les pleurs et le sang. Trois garçons et quatre filles. Des gars bien charpentés et travailleurs. Des sœurs charmantes et dociles. Des années de bonheur simple et tranquille tel le quotidien d’une petite gare : des trains chargés de nouveaux visages, le bonheur dans les larmes, des haltes beaucoup trop furtives, des choix difficiles, l’exode, le miroir aux alouettes des grandes cités, les départs blessants, le goût amer d’un certain échec, d’une culpabilité insidieuse. Les mariages des uns, les carrières des autres. La maison qui se vide à mesure que le quai se remplit. Et l’horloge impitoyable, les déchirures dans l’éloignement, les blessures immortelles quand sonne le glas. La gorge serrée des matins de partance, le corps déchiré des soirs de veille funèbre. Les rires envolés, les paroles tues. Et cette terre, fertile en ses fruits, symbole de la vie,  qui nous reçoit lorsque nos os tout raidis par l’effroyable mort cherchent une dernière couche pour s’y reposer.

Chers inconnus, s’il vous arrive un jour de pouvoir contempler ces bâtisses décharnées qui subsistent ici ou là dans nos régions, n’apposez plus un regard de désolation, ne considérez plus ces murs telles des ruines affligeantes mais songez que des hommes et des femmes ont lutté pour les concevoir, qu’elles étaient l’accomplissement de tout un voyage parmi nous, qu’en leur temps elles vibraient comme les vôtres aujourd’hui. Elles sont les traces d’un passé bien réel et non virtuel, d’un vécu. Admirez, écoutez, inscrivez toutes ces histoires en vos mémoires. Ces maisons sont les livres intemporels en lesquels se sont écrits nos récits individuels. Lorsque l’on en détruit une c’est toute une bibliothèque qui disparait.

Ces quelques lignes sont purement fictives, issues uniquement de l’imagination fertile d’un auteur dont le regard a été irrésistiblement inspiré par les lieux.

 

 

Cliché Véronique Coulibaly


Par VERONIQUE COULIBALY - Publié dans : CHRONIQUES INTEMPORELLES - Communauté : Blois, autrement
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Jeudi 19 novembre 2009 4 19 /11 /2009 16:19




En ces premières lueurs, les courbes sombres de la ville, noyée dans l’obscurité d’un univers encore dominé par la nuit, tracent une ligne d’horizon entre le ciel et le fleuve. Des grosses nappes de nuages ténébreux et épais s’imposent magistralement, masquant avec arrogance de fines guirlandes poudreuses qui s’effilochent sous le bleu limpide de la voûte céleste. Cette masse monumentale trônant au-dessus de la cité, défilant telle une troupe armée, inspire les pires craintes et accentue un sentiment proche de la peur apocalyptique. Le monde semble tellement infime voire insignifiant face à sa puissance démesurée. Présentement l’envahisseur chemine paisiblement mais le risque d’une agression intempestive demeure bien trop envisageable pour que la sérénité soit intégrale.

Pourtant l’onde est calme. Seuls quelques mouvements indociles de poissons perturbent le cours qui flâne nonchalamment le long des berges, poursuivant sa route tranquillement jusqu’à la mer.

Submergé par tant de nébulosité, le regard posé sur cette scène pourrait croire que le pire règne ici-bas, que la fin est proche, qu’un gouffre va apparaître et tout engloutir s’il n’y avait cette lumière triomphante qui perce la noirceur et appelle le soleil à vaincre l’ombre. Dans un reflet surréaliste, elle pénètre la couche opaque et plonge scintillante telles des millions d’étoiles dans le fleuve.

Désormais, en dépit de l’austérité de tout ce noir, toutes les peurs s’effacent. Il a suffi un rayon de clarté, d’un faisceau s’éclatant sur l’eau en engendrant une myriade d’étincelles pour se convaincre que le jour surmonte toujours la nuit. Que le bien l’emportera sur le mal.

 

Cliché Véronique Coulibaly


Par VERONIQUE COULIBALY - Publié dans : CHRONIQUES INTEMPORELLES - Communauté : Blois, autrement
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Jeudi 19 novembre 2009 4 19 /11 /2009 16:17




L’époque est difficile. Crise financière, chômage, baisse du pouvoir d’achat. Ici ce sont des postes qui sont supprimés, là des délocalisations abusives. Violence, révoltes, grèves, manifestations, notre quotidien est envahi de revendications légitimes même si elles ne s’expriment pas forcément en toute légalité. Traders, bonus faramineux, primes démentielles, stock-options, paradis fiscaux, la cupidité intemporelle d’individus si stupides qu’ils résument leur bonheur à un compte en banque, des êtres tellement insignifiants qu’il leur faut des liasses de billets pour avoir un peu de contenance.  Délinquance, crimes, viols, kidnappings, pédophilie, tourisme sexuel, l’homme perd toute conscience, vend son âme au diable. Attentats, guerres, massacres, prises d’otages, l’humanité pète les plombs au nom de principes détournés, de vengeances obsolètes, de haines séculaires, tous faux, prétextes mais non raison. Hold-ups, braquage, cambriolage, pirates de la route, on se croirait revenu au temps du Far West. Dérèglements climatiques, couche d’ozone, tsunamis, tremblements de terre, inondations, sécheresse, canicule, pollution, l’humain a détruit sa planète. Famines, sida, cancers, le mal ronge sous toutes ses formes. Prisons, suicides. Entreprises sous tension, suicides. Malaise dans la police, suicides. Foyers au bord du désespoir, suicides.

Résumé en quelques lignes l’ordinaire catastrophique que nous délivrent en permanence les médias dans leur ensemble. Vue sous cet angle il est une évidence que notre civilisation est plongée dans un chaos profond. En y réfléchissant de plus près, il est somme toute aisé de trouver le dénominateur commun de tous ces affres que nous pourrions éviter, contre lesquels nous pourrions facilement lutter, que nous serions aptes à éradiquer avec un peu de bonne volonté et surtout en changeant nos valeurs : l’argent. A un moment ou à un autre cet argent qui gouverne notre monde intervient dans tous les malaises cités précédemment. Otons toute importance au matériel et tant de vies seront transformées.

Malheureusement ne soyons pas absurdes, cela ne surviendra jamais. Bien au contraire, plus les siècles avancent, plus nous sommes enfermés dans une société de consommation qui, via des moyens de communication extraordinaires, cherchent à vendre toujours plus. Tout est bon pour augmenter un chiffre d’affaires, pour enrichir des investisseurs toujours plus gourmands.

Dans cette communauté du profit perpétuel, obsédée par les nombres à rallonge, j’ai déniché une perle rare : un lieu où il n’y a rien à vendre, où cet état de fait s’affiche en grandes lettres très visibles. Tandis que des millions s’échinent à trouver le bon filon pour parvenir à faire quelques affaires, s’épuisent durant de longues heures pour gagner de maigres revenus, que des services se spécialisent pour créer la formule magique qui remplira les coffres, un modeste fermier blésois emprunte l’autoroute dans le sens contraire de la marche : il n’a rien à vendre et que cela se sache ! Grand bonheur à vous, Monsieur, car vous détenez à n’en pas douter les clés du paradis…


Cliché Sarah Giraudier

 

Par VERONIQUE COULIBALY - Publié dans : CHRONIQUES INTEMPORELLES - Communauté : Blois, autrement
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Jeudi 19 novembre 2009 4 19 /11 /2009 16:15




Et soudain je me suis crue en Italie. La Toscane, Sienne, Porto Santo Stefano. On dirait vraiment le Sud. Les façades ocrées des maisons usées, délavées par le soleil, écaillées par le souffle d’Eole. La chaleur incrustée dans les murs, qui les fissure et s’engouffre dans les moindres rides creusées. Les volets clos pour préserver de l’ardeur des rayons, fermés à la vue des indiscrets. Des vies s’égrènent en secret derrière ces grands pans de ferraille rouillés par les outrages des saisons. Quelquefois des voix cassées de patriarche, des timbres écorchés de vieillards inflexibles, résonnent dans les ruelles alentour. On perçoit encore les effluves d’ail et de basilic flottées dans les airs. Le soir, des tables généreusement garnies, des échanges bruyants, des rires puissants. Il y a du vin, des victuailles à foison et des belles femmes plantureuses au caractère bien trempé. La Dolce Vita intemporelle. L’amour, passion enflammée, prétexte à tous les débordements. Les êtres s’enlacent, s’embrassent, se déchirent pour mieux se réconcilier. Le Sud des sentiments violents, de toutes les ivresses, de tous les excès, du très et du trop en tout. Vivre et mourir sans mesure. Vedere Toscana e poi muori…


Cliché Véronique Coulibaly


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Jeudi 19 novembre 2009 4 19 /11 /2009 16:10




Admirez la classe de ma posture ! Naguère, en des temps si antiques que vos pauvres mémoires humaines ne s’en souviennent guère, dans ce beau Croissant fertile au passé glorieux, j’ai accepté de nouer le contact avec les ancêtres de votre race.

Appréciant ma douceur, ma grâce et ma nonchalance, les Egyptiens prisant tout particulièrement mon rôle protecteur, songèrent à me domestiquer. Stupides espérances, j’étais et demeure un être libre, un chasseur hors pair qui accepte d’éliminer certains indésirables non pas pour plaire à des hommes cupides mais pour sécuriser mon propre territoire et m’assurer un foyer douillet ainsi qu’un repas régulier.

J’ai pu paraître docile, toutefois ce ne fut que pour mieux imposer ma considération. Vénéré, consacré par la déesse Bastet, je disposais ainsi d’une protection rigoureuse et d’un culte sacré.

Puis ce furent les Grecs qui m’adoptèrent. Même si mon accueil ne fut certes pas des plus chaleureux, avec le temps, ils durent s’incliner car je suis beau, propre, raffiné, facile à vivre et tellement doué pour la traque des nuisibles.

Dans la Rome antique, j’étais un luxe associé à la femme, l’amour et la beauté comme en Chine où je suis apparu sous la dynastie des Han et où je suis devenu avec bonheur un symbole de paix, de fortune et de sérénité au sein des familles.

Au début du Moyen Age je jouissais encore d’une assez bonne réputation quand l’Eglise catholique me désigna comme une créature démoniaque et m’associa à la malchance et au mal. J’étais devenu l’animal du diable et des sorcières.

J’ai dû patienter plusieurs siècles avant d’être réhabilité. Mais quel retour en grâce ! Je me réincarnais en star des Romantiques ! De nombreux écrivains, illustres membres de l’Académie Française ou lauréats du Prix Nobel de Littérature me choisirent pour compagnon. Je fus tellement cher à leur cœur qu’ils évoquèrent ma présence dans leurs œuvres ou au travers de leur correspondance privée.

Outre cette reconnaissance légitime, je me suis également métamorphosé au gré de bon nombre de contes, fables, romans, nouvelles, bandes dessinées, films, dessins animés et autres séries télévisées. Qui peut prétendre à une célébrité aussi éclectique que la mienne ? J’apparais dans les ouvrages de Charles Perrault et Colette ; je suis Azraël dans les Schtroumpfs, Fritz the Cat chez Robert Crumb, Garfield pour Jim Davis, le Chat de Philippe Geluck, Jones dans Alien ou Orion dans Men in Black ; je suis le héros des Aristochats, Félix le Chat, Tom avec Jerry et Miaouss dans Pokémon ; j’ai joué avec Titi et Speedy Gonzales, dans les Simpsons et dans Shrek ; je me suis même frotté à Rachel dans Friends grâce à mon rôle de Mademoiselle Toutenue. Une étoile au firmament des Arts !

Ici et aujourd’hui, je mène une existence sobre et paisible, faite de longs sommes, petites balades et écuelles gourmandes. De temps en temps je pratique un peu de sport, histoire d’entretenir ma forme et ma silhouette parfaite, en renouant avec la chasse. Question d’ego, je ne tiens pas à ce que ma réputation soit abusive… Je m’accorde aussi quelques plaisirs, jouant de mes charmes auprès de mes congénères du sexe opposé. Je vous épargnerai naturellement le détail de mes conquêtes car la multitude de mes succès vous ferait blêmir de jalousie ! C’est cela la classe ! On ne se refait pas…

Bien plus petit que vous et dépourvu de la parole, je pense, à bon escient, et, en silence, je domine. Oseriez-vous me contredire en me rejoignant sur ce toit avec autant de rapidité et d’agilité que moi ?

Trop fort le chat !


 

 

 

Clichés Véronique Coulibaly

 

Par VERONIQUE COULIBALY - Publié dans : CHRONIQUES INTEMPORELLES - Communauté : Blois, autrement
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